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LES HOMMES EN NOIR
RAPIDE, ENTHOUSIASMANTE, SUBLIMEMENT DOUÉE, L’ÉQUIPE NÉO-ZÉLANDAISE
DES ALL BLACKS EST CELLE QUE TOUT LE MONDE VEUT BATTRE. CHRISTIAN CULLEN EST
LEUR MEILLEUR MARQUEUR D’ESSAIS DE TOUS LES TEMPS. PAR John Plummer
L’équipe néo-zélandaise des All Blacks est au rugby
ce que le Brésil est au foot, les Ferrari à la Formule 1 et les
LA Lakers au basket: l’équipe à battre.
Depuis leurs débuts en 1903, les hommes en noir sont devenus légendaires
grâce à leur mélange de volonté farouche de victoire
et de talent, auquel s’ajoute une bonne dose de force brute lorsque que
cela s’avère nécessaire. Leur maillot, qui vient d’être
sponsorisé pour 100 millions de dollars, suscite un culte inégalé dans
cette discipline.
Christian Cullen, 28 ans, leur meilleur marqueur d’essai de tous les temps,
a infligé plus de dégâts dans ce maillot que n’importe
quel autre joueur. Rapide, enthousiasmant et sublimement doué, il est
apparu en 1996 sur la scène internationale avec sept essais transformés
au cours de ses deux premiers test-matchs. Avec un total de 46 essais en 58 test-matchs,
il se place au panthéon des All Blacks devant des dieux tels que Jonah
Lomu et John Kirwan.
En Nouvelle-Zélande, on mesure le degré de fierté nationale à l’aune
des succès des All Blacks; ni les gros dormeurs, ni les enfants ne sont
dispensés d’apporter leur soutien. “Je me souviens m’être
levé à trois heures du matin à l’âge de 5 ans
pour regarder les All Blacks à la télé avec mon frère
et ma sœur,” raconte-t-il. “C’est la manière néo-zélandaise.”
Il est pourtant inconcevable que Cullen, qui joue actuellement pour la meilleure équipe
de Munster, ait pu faire une carrière même modeste dans ce sport
et encore moins de faire partie des All Blacks s’il ne s’était
pas autant investi dans la musculation. Avec à peine 1,80 m et moins de
90 kg, il n’arrive pas à la cheville de la plupart des joueurs actuels.
Il est mince de nature et, en l’absence d’une alimentation régulière,
il perd du poids; il a dû faire travailler son corps afin de pouvoir manger
davantage.
Très jeune, il s’est rendu compte que sur un terrain de rugby, le
plus grand talent ne vaut rien si l’on manque de puissance. “J’ai
toujours fait beaucoup de musculation,” explique-t-il. “Quand j’avais
11 ou 12 ans, je m’entraînais avec mon père dans notre garage.
Je me trouvais plutôt petit et si je ne me musclais pas, je risquais la
blessure en me faisant renverser. Mais personne ne m’a forcé; j’aimais ça.”
En dehors de la musculation et du rugby, Cullen s’est essayé à d’autres
sports comme le tennis ou le karaté. “J’étais toujours
actif,” se souvient-t-il. “Si mon père partait faire une balade à vélo,
je l’accompagnais.” Toutefois, en Nouvelle Zélande, plus aucun
sport ne compte quand vient la possibilité de jouer pour les All Blacks.
Cullen s’étant forgé la réputation d’être
un buteur explosif, il a été recruté chez les All Blacks
aux Hong Kong Sevens [championnat de rugby à 7] de 1996. À 20 ans
seulement, il fait sensation avec un record de 18 essais transformés au
cours de ce tournoi.
Il a eu également un impact formidable lorsque, promu en équipe
nationale de jeu à 15, il a marqué 7 essais au cours des deux premiers
test-matchs. Bientôt, on ne parlait plus que de cet époustouflant
nouveau venu. “Au pied, Cullen est le joueur le plus talentueux avec lequel
j’aie jamais joué,” susurre Jeff Wilson, l’ailier de
légende des All Blacks. “Il possède des capacités
que personne n’a jamais vues et j’ai été témoin
d’actions que personne n’est capable d’égaler.”
Faire partie de l’équipe de Nouvelle-Zélande a permis à Cullen
d’éclaircir certaines vérités et légendes qui
entourent les joueurs.
“À
mes débuts chez les All Blacks, je pensais qu’aucun d’entre
eux ne buvait,” raconte-t-il. “À l’issue du premier
test match, des vétérans m’ont emmené avec eux et
le souvenir du reste de la soirée est assez flou. Après cela, j’ai
commencé à picoler toutes les semaines après chaque match.
La carcasse s’est retrouvée un peu malmenée.
“Actuellement, ils boivent moins. Les choses ont changé avec John
Hart.
Et je ne consomme de l’alcool que très épisodiquement: je
sais qu’après une nuit d’ivresse, je mets deux ou trois jours à récupérer.
Dur de résister en Irlande,” ajoute-t-il avec un sourire.
Il y avait certainement plus d’une raison d’arroser l’évènement
en ces temps reculés: Cullen a joué 51 test-matchs de suite et
a été salué comme le meilleur arrière du monde. Dans
l’histoire de ce sport, seuls Sean Fitzpatrick, Joe Roff, Willie John McBride
et Gareth Edwards ont connu une plus longue période de victoires successives.
Pourtant, des blessures sont survenues et l’entraîneur John Mitchell
l’a brutalement renvoyé dans le néant des équipes
internationales en 2002. Cullen a traité Mitchell de ‘fils de p…’ parce
qu’il avait refusé de lui fournir la moindre explication à son
renvoi. Mitchell a été remercié l’an dernier à cause
de l’échec en coupe du monde. Cependant, même s’il n’a
que 28 ans, Cullen est résigné à ne plus jamais jouer pour
la Nouvelle-Zélande.
“J’en ai terminé avec les All Blacks,”précise-t-il. “Des
tas de jeunes joueurs se présentent et il faut savoir admettre, à un
certain moment, que c’est fini. C’est un milieu dur où tout
le monde cherche à prendre votre place. Je l’ai compris et je souhaitais
autre chose.”
Cullen est très ami avec Tana Umaga, l’actuel capitaine des All
Blacks, et il admire l’organisation instaurée par le nouvel entraîneur
Graham Henry. Il ne se risque cependant pas à prédire la gloire à la
prochaine coupe du monde en France en 2007. Cette année-là, cela
fera 20 ans que les All Blacks n’auront pas remporté le trophée;
au-delà des statistiques, c’est une énorme gifle pour le
rugby néo-zélandais.
Les promesses ne font pas forcément les performances, mais essayez d’expliquer
cela aux supporters néo-zélandais. Quatre désastres consécutifs
en coupe du monde n’ont pas réussi à freiner leurs ardeurs. “C’est
ce qu’on gagne à jouer avec les All Blacks,” note Cullen. “Dès
qu’on enfile le maillot, tout le monde s’attend à une victoire.”
Les All Blacks comptent actuellement des vedettes comme Doug Howlett et Joe Rokocoko
qui assurent la victoire et sont capables tous deux de pulvériser le record
de Cullen en matière d’essais. L’équipe de Nouvelle-Zélande
est sans doute la plus enthousiasmante du monde à l’heure actuelle. “Joe
a tous les talents, il est rapide et c’est un marqueur hors pair,” déclare
Cullen.
Cela dit, c’est la puissance des avants britanniques, ajoutée au
coup de pied de Jonny Wilkinson, qui a permis la victoire à la coupe du
monde 2003 après une nouvelle élimination des All Blacks en demi-finale.
Les Anglais sont sûrement efficaces, mais pour un coureur né comme
Cullen, ne sont-ils pas, disons, un peu ennuyeux? “Beaucoup le prétendent,” répond-il,
de nouveau avec un sourire.
Il reste très réservé quand il s’agit de faire l’éloge
du style anglais, mais il en respecte l’essence. Il décrit le pack
britannique comme “un ramassis de grosses brutes,” tout en précisant
bien qu’il s’agit d’un compliment. “Sur le terrain, tout
est bon pour gagner et les Anglais s’en sont fait une spécialité lors
des sélections pour la coupe du monde,”ajoute-t-il. En ce qui concerne
le battage médiatique autour de Wilkinson, Cullen reconnaît qu’il
est le meilleur demi de mêlée au monde pour ce qui est de la défense
et des coups de pied. “Andrew Mehrtens et Carlos Spencer sont sans doute
de meilleurs attaquants,” précise-t-il.
Cullen avoue n’avoir remarqué aucun joueur doté d’un
talent époustouflant dans l’hémisphère nord depuis
son arrivée en Europe au début de saison dernière. “Je
n’ai remarqué que peu de joueurs qui courent très vite ou
savent manier la balle,” confie-t-il. “Je ne vois pas d’explication.
Peut-être que si l’on pratique depuis l’âge de 5 ans, ça
devient une seconde nature. Je trouve que l’intuition naturelle est rare.
Les Français en avaient quoiqu’en général, ils ne
soient pas spontanément de bons coureurs. Jason Robinson est assez doué,
mais quatre ou cinq néo-zélandais le sont aussi.”
Blessé, Cullen n’a pas pu donner toute sa mesure lors de sa première
saison à Munster. Il s’est trop souvent retrouvé sur la touche
ces dernières années, ce qui lui a appris à quelle vitesse
le vent peut tourner. Si on lui demande lequel des All Black pourrait à son
avis battre son record de nombre d’essais marqués, il répond
que tout dépend duquel — Howlett ou Rokocoko — restera le
plus longtemps indemne.
Scullen tient des propos cinglants sur le calendrier effarant des tournois internationaux; à son
avis, cela obligera d’autres joueurs à arrêter leur carrière
entre 20 et 30 ans comme lui. “L’Angleterre devra aller jouer en
Nouvelle-Zélande à la fin de la saison, et l’Irlande en Afrique
du Sud; c’est stupide,” déplore-t-il. “Le summum du
ridicule.”
Ses mois de souffrance sur la table de soins de Munster l’an dernier lui
ont fourni l’excuse rêvée pour ne pas avoir été à la
hauteur du battage qui a accompagné son arrivée. Pourtant, ce n’est
pas son genre. “Les pros du ballon ne peuvent pas utiliser le prétexte
de la blessure,”explique-t-il. Il entame la deuxième année
de cette aventure de trois ans en Irlande, et cherche à en mettre plein
la vue. “J’ai beaucoup à prouver dans ce pays,” avoue-t-il. “Je
pense ne pas avoir grand-chose à démontrer en Nouvelle-Zélande,
mais ici c’est différent. Beaucoup de spectateurs ne m’ont
jamais vu jouer en direct. ”
Le but est simple: remporter la coupe d’Europe. Munster a joué cinq
fois en demi-finale et deux fois en finale, mais il lui reste à rafler
le trophée. “On réussira tôt ou tard,” déclare-t-il
en souriant pour la troisième fois. L’Irlande doit avoir un effet
apaisant sur ce grand homme: c’est rare de voir un All Black sourire quand
il parle de rugby.
PLAN D’ENTRAÎNEMENT
Ce qui sépare le rugby à l’ancienne du jeu actuel, c’est
sans conteste la condition physique. L’accent est mis sur le travail en
salle ou sur des phases du sport telles que la rééducation ou la
préparation et ce, bien plus qu’il y a dix ans à peine.
En raison de ses blessures et de ses déplacements, Cullen n’a pas
pu faire de pré-saison correcte ces dernières années. Exception:
la saison 2004-05 où il s’est consacré à la musculation
avec deux fois plus d’ardeur afin de se préparer pour l’hiver. “En
pré-saison, on cherche la masse, la puissance, la rapidité,” explique-t-il. “En
cours de saison, le but est de conserver les acquis.”
Feargal O’Callaghan, qui supervise la puissance et la préparation
physique des joueurs de Munster, a conçu un programme d’entraînement
pour Cullen et ses collègues qui, de l’avis du néo-zélandais,
est l’un des plus durs qu’il ait jamais enduré.
“Quand on était amateurs, comme on ne s’entraînait que
trois
fois par semaine, on était surtout sur le terrain,” explique O’Callaghan. “En
tant que professionnels, on a le temps de faire en plus beaucoup de travail en
salle.”
Pendant la phase de prise de puissance, les joueurs s’entraînent
trois fois par semaine avec des charges lourdes. Le lundi matin, l’accent
est mis sur la puissance et la vélocité avec des mouvements olympiques
(épaulé et arraché) ainsi que des exercices de base pour
la prise de masse comme le squat ou le soulevé de terre. Après
une série d’échauffement de 8 à 12 reps, les joueurs
exécutent deux séries de 5 reps, puis trois séries de trois
reps. Des séries courtes permettent de gagner en force.
Le travail est encore plus intense l’après-midi avec le module pour
le haut du corps. Pour la masse, les joueurs alternent des séries d’une à quatre
reps de mouvements de base effectués au maxi (comme le développé couché)
avec des séries plus légères des mêmes exercices exécutés
de manière explosive.
Le mardi commence par une séance de vitesse ou un travail léger à la
salle. “Parfois même, on s’entraîne sans charge,” précise
O’Callaghan. “Ou bien on travaille la stabilité.” La
recherche de la masse est de nouveau au programme l’après-midi,
avec un module de 45 minutes pour les bras et les épaules. Pour les deltoïdes,
les joueurs font des mouvements de base, comme le développé debout
avec haltères, le développé sur appui, les élévations
devant avec haltères, le développé militaire et les élévations
latérales buste penché.
“Je préfère les haltères à la barre,” explique
O’Callaghan. “À mon avis, c’est un matériel qui
est plus propice pour développer la puissance. On prendra peut-être
plus lourd avec une barre mais les bénéfices sont supérieurs
avec les haltères.”
Le mercredi est consacré entièrement au travail sur le terrain,
mais les joueurs retrouvent la salle le jeudi pour une nouvelle séance
de musculation destinée, cette fois-ci, aux pectoraux et au dos. Parmi
les exercices, citons le rowing barre, le développé incliné avec
haltères, le tirage bras tendus, le rowing avec haltères, les écartés
avec haltères, les chins, le développé assis et les shrugs
avec haltères.
Les culturistes chevronnés auront remarqué l’absence de l’un
des mouvements favoris pour les pectoraux. “Nous avons tenté de
désacraliser le développé couché,” explique
O’Callaghan. “Ce mouvement n’est pas essentiel pour un joueur
de rugby : par contre, les mouvements olympiques sont capitaux. Le rugby moderne
repose entièrement sur la puissance et la vitesse: c’est grâce à ce
type d’exercices qu’on améliore ces qualités.”
Cullen fait de la musculation pour augmenter sa force et il l’intègre
aussi à son programme de mise en forme qui est le contraire de la rééducation
puisqu’elle consiste à renforcer certains groupes musculaires afin
d’éviter les blessures au lieu de chercher à s’en remettre.
“Avant de jouer à Munster, je n’avais jamais fait de préparation
physique, mais beaucoup de rééducation,” raconte Cullen,
victime de graves blessures au genou, à la cheville et à l’épaule.
Les séances durent en général 15 minutes, deux fois par
semaine et consistent en un travail réalisé avec des charges assez
légères en amplitude modérée afin de renforcer une
zone à problèmes telle que la coiffe des rotateurs.
Cullen a déjà poussé 137 kg au développé couché.
En revanche, en période de préparation, des haltères minuscules
peuvent poser le même défi. “En fait, je peux soulever des
charges très lourdes. Par contre, ces petits haltères de 3 kg sont
une vraie galère.”
Au point de vue nutrition, Cullen mange environ cinq fois par jour, plus un ou
deux shakes protéinés. “Je n’ai jamais vraiment fait
attention à mon alimentation,” reconnaît-il. “J’avais
du mal à manger au réveil. Mon entraîneur actuel me dit que
je dois manger le matin et je me sens mieux. Je prends généralement
trois Weetabix, mais il me faut un quart d’heure pour les avaler.” M&F
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